Article paru dans Unidivers le 1er juillet 2015

Grenier des Grands Augustins : l’atelier de Pablo Picasso en danger hôtelier !

Ecrit par Nicolas Le Gall. Publié dans Patrimoine

Lien vers le site présentant l’article (avec notamment de nombreux visuels) : http://www.unidivers.fr/grenier-des-grands-augustins-latelier-de-pablo-picasso-en-danger-hotelier/

Publié le 01 juil 2015

Malgré des décisions de justice favorables à sa sanctuarisation, l’ancien atelier de Pablo Picasso est toujours menacé. Certes, une victoire vient d’être acquise : le Tribunal administratif de Paris a rejeté le 17 juin 2015 le recours en annulation du classement Grenier des Grands Augustins à l’inventaire des Monuments historiques. La guerre est cependant encore loin d’être finie entre le Comité national pour l’Education artistique (CNEA) et la Chambre des Huissiers de Justice de Paris (CHJP) qui cherche à transformer ce haut lieu du patrimoine artistique et culturel parisien dont il est propriétaire en… résidence hôtelière. 

C’est dans le grenier de l’hôtel Savoie, situé au 5-7 de la rue des Grands-Augustins dans le 6e arrondissement de Paris, que Pablo Picasso a peint notamment en 1937 Guernica. Quasiment pas entretenu depuis, aujourd’hui dans un état de délabrement, son propriétaire, la Chambre des Huissiers de Justice, le destine désormais à une transformation en hôtel de luxe. Au mépris de la charge historique et de la mémoire du lieu que met en avant le CNEA qui est le dernier occupant des lieux. En effet, cette dernière institution culturelle (parmi les plus influentes en France) occupe depuis 2002 les 2 derniers étages de l’hôtel de Savoie, dont le fameux Grenier des Grands Augustins.

Mais ce lieu a-t-il vraiment une aussi importante charge historique que le crie haut et fort le CNEA ? On peut le penser sachant que :

Louis XIII y fut proclamé Roi.
Jean-Louis Barrault et sa compagnie de théâtre y répéta de 1934 à 1936
Picasso y installa son atelier de peinture de 1936 jusqu’à son expulsion en 1955
le Groupe Octobre de Prévert s’y forma.
les surréalistes s’y réunirent régulièrement, comme les membres de Contre-attaque et du groupe de la Critique sociale.
Balzac en fait le cadre de sa nouvelle Le Chef-d’œuvre inconnu (texte le plus important jamais écrit sur l’art selon Picasso).
Sans compter les nombreuses figures artistiques qui le fréquentèrent.

Suite à une convention d’occupation signée en 2002 avec la Chambre des Huissiers, le CNEA y est logé à titre gracieux et l’a rénové. Cette rénovation à ses propres frais a permis au CNEA d’en faire son siège afin de faire rayonner la culture dans le monde scolaire en accord avec ses missions. Mais aussi : d’organiser des expositions, des concerts, soirées théâtrales ou, encore, d’accueillir gratuitement des milliers d’élèves d’écoles, collèges et lycées. Cette action salutaire dans le monde de la culture et destinée au plus grand monde bénéficiait du mécénat de différentes entreprises ou institutions dont à l’époque la… Chambre des Huissiers de Justice de Paris. La donne a bien changé depuis…

En 2010, la convention signée avec la Chambre des Huissiers, propriétaire des lieux n’est pas renouvelée. La CHJP tente dès lors par tous les moyens d’expulser l’institution culturelle du dernier étage de ce mythique hôtel de Savoie. Les Huissiers auront finalement gain de cause puisque, par une ordonnance du 3 juillet 2013, le CNEA est finalement expulsé. Et ce, malgré les sommes dédiées à la rénovation d’un bâtiment promis à la ruine et un comité de soutien prestigieux qui compte notamment Charlotte Rampling, Jacques Delors, Michelle Cotta, etc. Malgré cela, les Huissiers persistent dans leur projet de transformer cet élément majeur du patrimoine parisien en résidence hôtelière de luxe, comme le démontre le bail signé avec la société immobilière Helzéar.

Si la défense d’un tel patrimoine qualifié par le réalisateur Carlos Saura « de lieu le plus emblématique de la capitale » peine à mobiliser les foules, un certain nombre de personnes entament pourtant un bras de fer avec la CHJP. Prêts à se battre jusqu’au bout pour éviter ce que la CNEA qualifie « des plus gros scandales de l’histoire du Patrimoine de notre pays ». Dès lors, ils vont multiplier les actions. Grâce à la mobilisation d’artistes influents, de la couronne espagnole puis à l’action du maire du Vie arrondissement de Paris, le CNEA réussit à faire inscrire le lieu à l’Inventaire des Monuments historiques le 13 mai 2014. Les deux derniers étages rénovés par le CNEA mais aussi l’escalier et les façades sont concernés. Un grand ouf de soulagement…

Le lieu protégé, l’histoire ne s’arrête pas là pour autant. Tant s’en faut. La CHJP n’en démord pas : cet hôtel hautement rémunérateur doit voir le jour ! Aussi s’emploie-t-elle à dénoncer le caractère historique des lieux et son intérêt culturel. Malgré la décision de classement à l’Inventaire (prise à l’unanimité par la Commission régionale du Patrimoine et des sites, présidée par le préfet de région, Jean Daubigny), les huissiers déposent une requête en annulation devant le tribunal administratif de Paris. Requête rejetée le 17 juin 2015 ; ce qui semble sonner le glas des ambitions de la Société des Huissiers de Paris et de la société Helzéar tant la décision et ses attendus sont durs.

En parallèle, le 25 mai dernier, le CNEA s’est pourvu en cassation contre le jugement de la Cour d’appel qui le condamnait à quitter les lieux. Le jugement du 17 juin n’a donc pas encore tout réglé ; l’épée de Damoclès est toujours au-dessus de l’ancien atelier de Picasso. Si la Maire de Paris, Anne Hidalgo, a assuré son soutien et « la vigilance de la ville de Paris », et que le Premier ministre en a été informé, il n’est toujours pas garanti que le lieu ne se transforme pas en résidence hôtelière de luxe.

La France se proclame (tout comme l’Italie) pays des Lettres et des Arts. La protection du patrimoine national est dès lors d’intérêt national. Cette affaire du Grenier des Grands Augustins aurait pu se trouver chez Balzac : un acteur culturel reconnu en lutte contre une société d’huissiers qui ne pense que par le gain. Oui, il convient de préserver des lieux de mémoire aussi emblématiques. « Imagine-t-on la réaction du peuple espagnol, mais aussi des amateurs d’art de tous pays, si l’on autorisait un groupe immobilier à transformer l’atelier du Greco à Tolède en résidence hôtelière de luxe ?! » conclut le CNEA…

 

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