Article d’Eric Bietry-Rivierre publié le 06/11/14 dans le Figaro

Atelier Picasso: le grenier des Grands-Augustins demeure en péril

Picasso, dans le grenier de l'hôtel Savoie, quai des Grands-Augustins, VIe arrondissement de Paris.

INFO LE FIGARO – Malgré l’instance de classement, un permis de construire a été déposé pour transformer en résidence hôtelière de luxe le lieu où a été peint Guernica.

«On essaie de nous prendre de vitesse», peste Jean-Pierre Lecoq. Le maire du VIe arrondissement de Paris est un ardent défenseur du grenier des Grands-Augustins, là où Picasso a peint Guernica. Il va réunir ses troupes le 13 mai prochain pour dénoncer une situation qu’il juge «inacceptable» et rend déjà publique une lettre adressée au préfet d’Île-de-France. «La Chambre des huissiers de justice de Paris, propriétaire des lieux, a délibérément choisi d’ignorer les procédures en cours: instance de classement, arrêté signé par le préfet le 18 juillet, notifié à la Ville de Paris le 28 juillet, puis à ladite Chambre.»

Fort discrètement, celle-ci a en effet déposé, le 5 août dernier, une demande de permis de construire afin de transformer l’intérieur de l’ancien hôtel Savoie (XVIIe siècle) en résidence hôtelière de luxe. Il s’agit notamment d’y aménager 25 chambres ce qui conduirait, entre autres, à diviser les espaces originaux.

Ces volumes sont pourtant précieux. Ils ont été le lieu d’une intense activité artistique et ont influé sur l’œuvre même de Picasso entre 1937 à 1955. Le rappellera Me Roland Dumas, exécuteur testamentaire du peintre, mandaté par lui pour organiser le retour à Madrid de Guernica après le franquisme. Rappelons que par la suite Roland Dumas, proche de François Mitterrand, a été plusieurs fois ministre, des Relations extérieures de 1984 à 1986 et des Affaires étrangères de 1988 à 1993. Il a ensuite présidé le Conseil constitutionnel de 1995 à 2000.

À ses côtés, sont annoncés Lucien Clergue, président de l’Académie des Beaux-Arts et président d’honneur du Comité de défense des Grands-Augustins, l’actrice Charlotte Rampling ou encore le violoniste Didier Lockwood. Lucien Clergue est l’un des fondateurs des Rencontres internationales de la photo d’Arles et de l’École nationale de la photographie installée dans cette même ville. Il est le premier photographe français à avoir été invité à exposer au Musée d’art moderne de New York et est également le premier de son art élu à l’Académie des Beaux-Arts. Une sélection de ses travaux et sa collection, dont une soixantaine de dessins et de gravures de son ami Picasso, rencontré en 1953, est présentée jusqu’au 4 janvier au musée Réattu d’Arles.

Ce prestigieux comité de défense a déjà souligné qu’avant Picasso, c’est aux Grand-Augustins qu’Honoré de Balzac a situé l’action de sa nouvelle Chef-d’œuvre inconnu et que Jean-Louis Barrault avait installé sa première compagnie, de 1934 à 1936.

Il en appelle au ministre de la Culture Fleur Pellerin alors que son prédécesseur avait publiquement affirmé son attachement au lieu. Aurélie Filippetti avait même demandé à la Commission du patrimoine d’exprimer un vote favorable à l’inscription au titre des monuments historiques. Dans une lettre, datée du 6 mai denier adressée au premier ministre Manuel Valls, le maire de Paris Anne Hidalgo avait exprimé, quant à elle, «l’attachement de la Ville au grenier des Grands-Augustins, lieu emblématique de l’histoire artistique parisienne». Elle affirmait alors ne pas douter «de la mobilisation des services du ministère de la Culture et de la communication pour expertiser l’intérêt patrimonial du lieu».

Locataire, le Comité national pour l’éducation artistique l’avait rénové en 2002 alors qu’il avait été laissé en déshérence depuis l’expulsion de Picasso en 1967. Entre 1955 et 1967, le peintre vivant et travaillant alors depuis longtemps dans le Sud, avait sanctuarisé le grenier, laissant tout en l’état, dans un fouillis en réalité très pensé. Il regrettait d’avoir dû déménager ce fonds composé d’œuvres, de travaux préparatoires et d’archives personnelles témoignant de la manière dont il avait vécu et ressenti la guerre.

La Chambre des huissiers n’avait pas alors agi des plus diplomatiquement, en forçant l’artiste à faire ses cartons «au beau milieu de sa rétrospective au Grand Palais», notait dans son Nouveau Dictionnaire Picasso (Robert Laffont Bouquins) Pierre Daix, grand biographe du maître (il s’est éteint le 2 novembre dernier).

Dès 1971 le surréaliste, également biographe et ami, Roland Penrose témoignait aussi: «Ce fut un grand malheur, non seulement pour Picasso mais pour la postérité, qu’André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, n’ait pu empêcher ces magnifiques salles du XVIIe siècle de revenir aux services municipaux, car il avait pris position dans le passé en déclarant que Picasso n’en serait jamais chassé tant qu’il vivrait. Quoi qu’il en soit, à la suite d’une succession de malentendus, la possibilité s’évanouit de faire un musée là où Picasso avait vécu et travaillé au cœur de Paris et ce fut un grand désagrément d’avoir à vider l’atelier de ses possessions et à se loger ailleurs».

Le Musée Picasso a finalement vu le jour dans l’hôtel Salé, dans le quartier du Marais. Il vient de rouvrir restauré, avec des surfaces d’exposition doublées. Mais les visiteurs qui s’y pressent en foule ces jours-ci mesurent à quel point il demeure encore à l’étroit. Une antenne rue des Grand-Augustins, à vocation pédagogique ou qui focaliserait sur le Picasso des années 1937 à 1955, serait la bienvenue…

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