Histoire

Déjà, bien avant Pablo Picasso…Balzac, Jean-Louis Barrault…

Dans le monde entier, l’Hôtel de Savoie, ancien Hôtel d’Hercule, évoque Pablo Picasso. Pourtant, l’histoire du Grenier ne saurait se limiter à la période durant laquelle le peintre espagnol occupa les deux derniers étages du 7, rue des Grands-Augustins. Qui aurait pu imaginer en effet que cet endroit mythique, qualifié par le réalisateur Carlos Saura de « lieu le plus emblématique de la capitale », a inspiré à Balzac sa nouvelle Le Chef-d’œuvre inconnu. Qui aurait pu imaginer que Pablo Picasso, qui considérait la nouvelle du romancier comme le texte le plus important jamais écrit sur l’art, l’illustrerait, un siècle après sa parution, de treize eaux fortes, avant de réaliser lui-même, dix ans plus tard, le chef d’œuvre le plus connu du XXème siècle: Guernica! « Où l’on voit que l’anticipation n’est pas l’apanage du génie des sciences, et que l’inventivité du réel n’a rien à envier à la fiction. Françoise Theillou in Destins & Demeures, éditions Parigramme »

Extraits du Chef-d’œuvre inconnu:

« Vers la fin de l’année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très mince apparence, se promenait devant la porte d’une maison située rue des Grands Augustins, à Paris. Après avoir assez longtemps marché dans cette rue avec l’irrésolution d’un amant qui n’ose se présenter chez sa première maîtresse, quelque facile qu’ elle soit, il finit par franchir le seuil de cette porte, et demanda si Maître François PORBUS était en son logis. Sur la réponse affirmative que lui fit une vieille femme occupée à balayer une salle basse, le jeune homme monta lentement les degrés, et s’arrêta de marche en marche, comme quelque courtisan de fraîche date, inquiet de l’accueil que le roi va lui faire. Quand il parvint en haut de la vis, il demeura pendant un moment sur le palier, incertain s’il prendrait le heurtoir grotesque qui ornait la porte de l’atelier où travaillait sans doute le peintre de Henri IV délaissé pour Rubens par Marie de Médicis. Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer le cœur des grands artistes quand, au fort de la jeunesse et de leur amour pour l’art, ils ont abordé un homme de génie ou quelque chef-d’œuvre. »  […] « La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer. »

Jean-Louis BARRAULT y installe sa première compagnie en 1934…

Claudel, Antonin Artaud, Aragon, Georges Bataille, André Masson, Claude Dauphin, Giraudoux, Cocteau, Jules Romains, Armand Salacrou, François Mauriac, Henri Mondor, Jacques Prévert, Marcel Carné, Robert Desnos, Mouloudji, Jean-Paul Sartre et bien sûr Madeleine Renaud, tous se retrouvaient régulièrement au  » Grenier des Grands Augustins », résidence de Jean-Louis Barrault entre 1933 et 1936.

Laissons Jean-louis Barrault (de 1934 à 1936) évoquer sa vie au Grenier, ces « trois années de lumière », dans ses Souvenirs pour Demain (1972 – Editions du Seuil):

« J’avais trouvé un lieu merveilleux, rue des Grands Augustins, au 7 ou au 11, en tout cas deux bons chiffres. Vieil immeuble du XVIème siècle qui, le soir, était complètement vide. On y accédait par quelques marches au fond d’une cour bosselée de vieux pavés. A ce rez-de-chaussée surélevé siégeait le Syndicat des huissiers. Au-dessus, il y avait une industrie de tissage avec de vieux métiers très beaux. J’avais loué le dernier étage. Trois pièces bizarres avec de magnifiques poutres apparentes. La première avait quatorze mètres sur huit. J’en fis mon atelier de travail et nous y donnâmes des représentations. (Il devait devenir, plus tard, l’atelier de Picasso). La deuxième pièce, de quinze mètres sur quatre, devint à la fois dortoir, salle à manger, toilettes, fourre-tout : la salle commune. Je revois une étiquette  » Le lavabo doit rester bo.  » La troisième, de huit mètres sur quatre, je me la réservai pour moi. Mais souvent, quand je rentrais tard dans la nuit, je trouvais des gens dans mon lit. Je fondai une compagnie : le Grenier des Augustins. Jean Dasté, au début, s’y était associé, il reprit vite sa liberté ; il eut raison car j’étais loin d’être mûr. Il me fallait encore beaucoup vivre. J’étais très neuf alors, très primitif, je n’avais pas assez de connaissances spéciales pour devenir un intellectuel ; beaucoup de choses devaient me passer au-dessus de la tête. D’ailleurs, on ne me demandait pas de comprendre. J’étais conquis, c’était suffisant. Au reste, tout cela n’était pas tellement clair. A la papauté de Breton, au schisme communiste d’Aragon, à la dispersion des individualistes, on pouvait ajouter une quatrième veine ; celle qui venait du mouvement Dada : Tristan Tzara, Dr Fraenkel, etc. Tout le monde se mélangeait. Breton et Georges Bataille me demandèrent l’hospitalité au Grenier pour tenir leurs assemblées. […] Au Grenier, la porte n’était jamais fermée, venait y habiter qui voulait. J’en laissais à mes camarades. Nous avions installé des lits dans tous les coins. Une république idéale. Une fois par semaine, nous organisions un pique-nique. Chacun apportait ce qu’il voulait. Les filles de notre groupe confectionnaient un plat. Je revois une énorme bassine remplie de calamars. L’imagination des convives n’était pas toujours éveillée et il nous arrivait parfois quarante camemberts que nous nous efforcions d’épuiser durant le reste de la semaine. Joseph Kosma, compositeur tzigane, nous écrivait de merveilleuses chansons sur des poèmes de Prévert. Nous cherchions un enfant. Itkine m’en indique un qui traîne dans un quartier populaire de Paris, il doit avoir dans les huit ans, ne craint que deux espèces d’animaux : les flics et les chiens. Ce petit s’appelait Mouloudji. II trouve son lit au Grenier. Le premier soir, il venait de se coucher mais nous l’entendions remuer. […] ».

L’Atelier de Pablo Picasso (1936-1955)

Dans son magnifique livre Conversations avec Picasso, paru chez Gallimard, BRASSAÏ, cet immense photographe qualifié « d’œil vivant » par Henry Miller, décrit la nouvelle résidence de PICASSO:

« Dans ce très vieux coin de Paris, la rue porte le nom d’un ancien couvent rasé en 1791 et dont les terres s’étendaient jusqu’aux rue de Nevers, rue Guénégaud et rue Christine où habita Gertrude Stein et demeure encore Alice Toklas. Le petit hôtel particulier, à l’angle de la rue et du quai des Grands Augustins, occupé par le restaurant Lapérouse, est du XVème siècle. Je connaissais déjà la demeure patricienne du XVIIème siècle du n° 7 et les deux étages supérieurs devenus l’atelier de Picasso. Avant lui, Jean-Louis Barrault y répétait des pièces de théâtre ; et j’avais assisté parfois dans le « grenier Barrault » à ces séances. C’est d’ailleurs l’acteur qui avait signalé à Picasso ces curieux locaux disponibles, et celui-ci fut aussitôt séduit. En plus vaste, ils lui rappelaient le Bateau-Lavoir, dont secrètement il garda toute sa vie la nostalgie. Il pouvait y avoir l’impression d’être à l’intérieur d’un navire avec ses passerelles, ses soutes, sa cale. »

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